mercredi 2 octobre 2013

Jean-Philippe Jaworski - Même pas mort

Il est des écrivains qui posent des problèmes. Ceux que d'abord on lit avec difficulté, ou dont on dénoue trop facilement les fils de l'intrigue. Il y ensuite ceux qui mentent ostensiblement pendant les trois quart du bouquin et qui se décident au final, à éventer leur histoire l'air de dire "de rien pour la balade". 
Dans le polar on trouve les écrivains pervers, désolés de n'avoir pas compléter leur première année de médecine et qui n'aiment rien plus que d'éviscérer leurs personnages face au lecteur.
L'Heroic Fantasy quant à elle s'adonne au joyeux plaisir de l'élongation narrative : comprenez, on en prend minimum pour mille pages, quitte à couper le tout en quatre ou cinq tomes.
Et voilà Jean-Philippe Jaworski, l'homme qui ne se trompe jamais. Excusez du peu, à force de lire, on perd certaines bonnes habitudes glanées à l'époque de nos découvertes adolescentes des Zola, Balzac, Maupassant et Flaubert. Lire Jean-Phiippe Jaworski, c'est redécouvrir qu'une phrase peut être belle et efficace, longue et rythmée, poétique et vulgaire.
Ce premier tome est un tombeau, d'ailleurs son titre, Même pas mort, voudrait absolument nous dédire mais ça ne prend pas. La quatrième de couverture renseigne et indique : "je m'appelle Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Pendant la guerre des Sangliers, mon oncle Ambigat a tué mon père. (...) Là-dessus, le temps a suivi son cours? Nous avons grandi. Alors mon oncle s'est souvenu de nous. Il a voulu régler ce vieux problème : mon frère et moi, il nous envoyés guerroyer contre les Ambrones. (...) Mais il est arrivé un accident. Je ne suis pas mort".
Quand je parlais de tombeau....
L'art de Jaworski s'exprime d'abord dans l'embrouille, il est un grand manipulateur - on s'en était rendu compte lors de la lecture de Gagner la Guerre - mais si le point commun devait être trouvé avec cette autre roman, il n'aime rien plus que de faire voir ce qu'il sait que nous ne verrons pas de suite. Grosso modo : vous saviez tout, mais vous n'avez rien pigé. 
C'est une façon d'envisager l'intrigue d'un roman et si elle nécessite un art parfait dans la construction du récit, c'est un écueil que ne craint pas Jaworski. Aussi son roman entrecroise les fils temporels et de conscience si bien qu'il est compliqué dans un premier temps de situer le héros. D'abord personnage de fiction, on entrevoit la réalité de son monde Celte au travers de la multitudes d'informations que glisse l'auteur. Il faudra avancer dans le livre pour remonter le temps et comprendre le cheminement des deux frères, y voir plus clair dans les conflits et les clans, pour distinguer les royaumes, les rois et les héros. Le rapprochement qui me vient alors immédiatement, c'est Gene Wolfe et le fabuleux "l'ombre du bourreau" qui distille tout comme Jaworski les indications de temps et d'espace et aime noyer ses personnages et ses lecteurs dans le flou de la création.
Comme à son habitude, guidé par le mot, Jaworski livre quelques fois des pages à la beauté somptueuse. On pense à l'escalade du mur de la cité, aux courses dans la forêt façon Mythagos, et enfin aux embruns de l’île des sorcières.
Trois tomes sont prévus pour ce voyage en compagnie de Bellovèse et pour tacher d'entrevoir, un peu, la magie de ce monde celte enfoui dans nos mémoires hexagonales. 

samedi 6 avril 2013

BlackFace Banjo - Frantz Duchazeau (Sarbacane 2013)


Frantz Duchazeau continue chez Sarbacane sa série d'albums consacrés à la musique de la première moitié du XXème siècle aux USA (enfin, pour ces dernières précisions, je me fie expérimentalement aux albums déjà sortis).
La belle couverture rouge façon affiche frappe d'abord positivement et flatte l’œil.  Davantage que pour Meteor Slim, Lomax ou Les jumeaux de la Conoco Station, cette illustration de couverture confère d'emblée à l'album la cohérence suggérée par le titre de l'ouvrage, BlackFace Banjo, en plus d'être très réussi en tant que couverture : immédiatement repérable dans le dédale de nouveautés des tables des librairies.
Parcourir les pages ne dément pas la première impression de qualité et l'ouverture pose parfaitement le contexte de l'époque. Deux acteurs Blancs grimés en Noirs façon Chocolate band (très en vogue à l'époque) parodient les Noirs en usant d'aphorismes comme autant de lieux communs : le mensonge, la paresse, l'infidélité, le tout devant un public Blanc écroulé de rire. C'est alors que frappe le Coon Coon Clan qui incendie le petit théâtre de rue et moleste les acteurs de ce show raciste.


La suite de l'histoire est une succession de saynètes qui verront BlackFace Banjo s'engager dans la troupe un brin véreuse d'un apothicaire de pacotille, tomber presque amoureux et rencontrer un succès parfaitement mérité.
Comme à son habitude, Duchazeau régale par son utilisation parfaite du noir & blanc, tout en subtilité. Il trouve des solutions graphiques avec une patte résolument personnelle (j'aurais vraiment beaucoup de mal à lui trouver une filiation). S'ajoute ici une maîtrise du média beaucoup plus pertinente dans la narration ce qui occasionne des planches de toute beauté.
Coup de coeur évidemment !




dimanche 31 mars 2013

Du vieux et du neuf.

Deux livres (entre autres) sont arrivés à la maison cette semaine, deux univers assez personnels, chacun dans un genre sensiblement différent.
Il y a tout d'abord la réédition chez Les Grandes Personnes de Lafcadio, le lion qui visait juste, petite merveille drolatique que nous devons à Shel Silverstein.
J'ai découvert le travail de Silverstein (a priori incontournable outre-atlantique) par le biais de son recueil de poésies en image, le bord du monde, chez MeMo. A la maison tout le monde avait adoré ces petits textes qui mélaient adroitement un dessin très libre façon croquis de coin de table et une écriture toujours jubilatoire.
Du coup, ce Lafcadio a rejoint la maison et est tout aussi réjouissant, parce que totalement décalé : imaginez un lion qui non content de se faire "carabiner" par quelques chasseurs en vient à manger ceux-ci, récupérer leurs armes et leurs cartouches pour devenir ce lion improbable, capable de "toucher les cocotiers, et bientôt les noix de coco dans les cocotiers, puis les baies dans les buissons, puis les mouches sur les baies, puis les oreilles de ces mouches, et la poussière sur leurs oreilles, et enfin la lumière du soleil sur la poussière".
"Alors, diriez-vous qu'il était bon tireur ?
Il était le meilleur du monde, un point c'est tout".

Oliver Jeffers revient chez Kaleïdocope avec un magnifique album : cet élan est à moi. Une nouvelle fois c'est d'emblée beau, voire splendide, un mélange adroit de peinture à l'huile et d'autres textures. J'aime beaucoup sa façon de travailler les pleines pages.
Malgré, je lui ferais toujours le même reproche, le texte n'est pas vraiment à la hauteur de son talent graphique, c'est sans doute lié à la langue anglaise dont les figures ne peuvent pas se traduire si aisément. Dommage, Oliver Jeffers gagnerait à mettre un peu de folie dans ses albums.

jeudi 21 mars 2013

Sailor Twain - Mark Siegel

 Mark Siegel est éditeur à New-York, en particulier des bonnes bandes-dessinées européennes. Sailor Twain est son premier ouvrage en tant qu'auteur et à ce titre il mérite d'abord le détour, ensuite la critique. 
Ca part d'abord d'une bonne idée, de plusieurs bonnes idées. Un steamer, l'Hudson, le Capitaine Twain, et une sombre mythologie liée à une sirène. 
Côté support, c'est réalisé à la mine de plomb, sur 400 pages. Alors forcément, si je dois reconnaître volontiers a capacité de Siegel à croquer ses personnages, son dessin s'essouffle un peu sur la longueur. Ceci dit, le rythme lancinant du steamer sur l'Hudson confère à cet album un doux charme qui n'est pas pour me déplaire.
Dans une interview réalisée à Angoulême lors du dernier festival, Siegel avouait que si auparavant il se concentrait davantage sur le coté graphique de la bande-dessinée, la capacité d'un auteur à circonscrire une histoire le captive beaucoup plus dorénavant. Evidemment. 

Le début de l'histoire peut se lire en suivant ce lien.

mercredi 20 mars 2013

Lire


Madame Le Lapin Blanc, du grand, de l'immense, que dis-je du fabuleusement doué Gilles Bachelet, nous a permis aux filles et à moi de nous rappeler en quoi Alice au pays des merveilles est une oeuvre dense et qui s'adressent décidément à différents publics : enfants aussi bien qu'adultes.
En plus d'être incroyablement beau, Madame le lapin blanc est aussi furieusement malin et son histoire mêle tendrement les contraintes liées à la vie de couple à celles, beaucoup moins prosaïques, de partager sa vie avec le Lapin de Lewis Carroll.
A lire !

vendredi 15 mars 2013

Isaac le Pirate - Christophe Blain


Hier soir je relisais le premier tome d'Isaac le Pirate de Christophe Blain. Ca faisait un bon moment que je n'avais pas sorti un album de cette série (en cours ! ) parce qu'avec les années, j'ai largement pris plus de plaisir à lire Gus ou Donjon que ces Isaac par lesquels j'avais pourtant mis un large pied dans une bande-dessinée moins conventionnelle.
Ce qui m'a d'abord frappé, c'est le dessin pas très bon dans les premières planches. On est très loin de la maestria de Gus ou Quai d'Orsay. C'est un peu moche, ça manque de vitesse, de brio. De même, la narration est empruntée, passer d'une case à l'autre ne se fait pas avec autant d'intelligence que par la suite. Bon.
Ceci dit, l'album se déguste tout de même, Blain réussit dés ce premier tome à créer des personnages auxquels on s'attache d'emblée. Et ça c'est très fort ! Du coup, d'une historiette un peu mal habillée qui voit un Isaac peintre quitter Paris pour les Amériques à bord d'un bateau pirate, laissant derrière lui son aimée, on passe à un formidable album empli de drôleries, de cocasserie (oui !) et de situations qui invariablement font venir le sourire. C'est Guy Vidal qui s'occupait je crois de cette collection Poisson pilote chez Dargaud, grâce lui soit rendue d'avoir su voir derrière le verni le formidable auteur qu'est devenu Christophe Blain. Même si ce dernier avait déjà publié chez Dupuis je crois bien, avec d'ailleurs un meilleur dessin. Isaac est très simple graphiquement, c'est presque une ligne claire. Ca évolue par la suite et le trait se grise et mord largement dans la couleur pour devenir si caractéristique.
Concernant l'histoire, Blain fait d'Isaac un récit d'initiation croisé avec un roman d'aventure : en gros, on ressuscite les London, Stevenson, Melville, etc etc. Blain ajoute à ça son ingrédient : l'humour. Drôle et drôle et le plaisir évident que Blain prend à se coltiner ses personnages (Isaac, Henry, Jacques !) condamne le lecteur à invariablement tourner les pages et continuer d'avancer avec ces derniers.
Grande série, Isaac le Pirate mériterait une fin, elle n'est pas ce module d'apprentissage qu'on oublie après l'avoir passé, non, il faut que Blain se donne les moyens d'y mettre un point final comme Stevenson fermait son île au trésor tout en aménageant une sortie digne à Long John Silver, Isaac le mérite.

mercredi 13 mars 2013

Piero Macola - Dérives (Atrabile 2010)



J'avais déjà beaucoup aimé Aller simple qui racontait le débarquement allié en Sicile et la déroute qui en découlait pour l'armée italienne. Avec Dérives, Piero Macola rend compte avec toute l'élégance qui caractérise son dessin d'un fléau qui paupérise des populations entières aux quatre coins du globe : la pêche industrielle. Finies les petites embarcations qui permettent de nourrir le possesseur de la barque et son aide, finie la revente au boutiquier du coin de la plage, finie la pêche vivrière.
Je parle de ce bouquin d'abord parce que Macola est assez unique dans son genre. L'utilisation de crayons de couleur, de craies sèches (?), appuient l’éther dans lequel il choisit de plonger ses personnages : ce pourrait être partout et ailleurs, c'est juste un endroit de plus où les gens crêvent. Il faut lire Dérives parce que Macola, comme ces pêcheurs, vit aujourd'hui un art en difficulté, coincé entre les gros auteurs, les grosses maisons d'éditions, les grosses librairies en ligne, et que son travail, si fin, si respectable, est infiniment noyé dans ce flux. Quel dommage de se priver de tels auteurs et de tels livres ! Merci à Atrabile de continuer d'éditer les ibn Al Rabin, Baladi, Bernadou, Fior, etc etc (ils sont tous là : http://atrabile.org/category/auteurshttp://pieromacola.wordpress.com/ )  !

Piero Macola - Dérives (Atrabile 2010)

La Brigade Chimérique - Lehman, Colin, Gess. L'atalante.



En ce moment, j'ai beaucoup de mal à lire. Enfin, surtout les romans. Je prends, lis quelques chapitres et repose le bouquin en l'oubliant. Rien ne m’intéresse vraiment, en tout cas en profondeur. J'ai bien réussi à lire  le fabuleux Sula de Toni Morrison, mais sorti de textes de cet ampleur, je n'ai pas vraiment envie de me coltiner des textes bancals, mal construits ou traduits, ni même des personnages juste dégrossis. Bref, je vois plus de défauts que de qualités, et dans ces cas-là, i vaut mieux arrêter de lire pour un temps.
Du coup, je rattrape mon retard de lecture en bande-dessinée, parce que quoiqu'on dise, c'est plus aisé à parcourir et demande moins d'effort au lecteur. Je ne parle pas de profondeur de propos, je parle dans la forme "sujet + dessin" qui, si c'est bien réalisé, se lit beaucoup plus facilement qu'un roman.
Aussi me suis-je replonger dans la lecture de La Brigade Chimérique, 6 tomes à L'Atalante par Serge Lehman, Fabrice Colin et Gess. Le contexte ? Une uchronie basée sur la première guerre mondiale mais avec des idéologies beaucoup plus marquées et identifiées : le nazisme bien entendu, mais aussi "Nous autres", équivalent du socialisme soviétique à la différence près que ce dernier se servirait d'énormes mannequins robots comme armement, un peu à la façon de ceux du Laputa de Myazaki.
Moi qui abordais cette chronique par ma difficulté à me coltiner des textes en pavés, me voilà bien avec cette Brigade Chimérique dont l'écriture dépend de deux romanciers issus de la SF de très haute qualité. Ici, l'action est détaillée, c'est dense, un peu embrouillé au début parce que le dessin de Gess n'est pas toujours clair (à sa décharge, je crois qu'il fallait aller très vite dans la réalisation).
Serge Lehman est un fan de comics et de super-héros, avec la Brigade Chimérique il en a repris le format mais surtout est allé recherché dans notre histoire européenne les super-héros que l'on avait crées : le nyctalope, le Docteur Mabuse, l'Accélérateur, mais aussi des Golems, une Phalange, etc etc... Lehman va les utiliser à la façon d'une mémoire collective, comme si ils avaient toujours fait partie du paysage. C'est là le point essentiel : à la façon du comics américain, la Brigade Chimérique agit comme si elle avait toujours existé, elle appartient à ce monde et l'idée de voir un super-héros se colter aux évènements tragiques des deux guerres mondiales est là aussi la très bonne idée de ce comics à la française.
Pour ceux que ça émoustillerait, il existe une intégrale à cette histoire. De même, Serge Lehman collabore avec Stéphane Créty (Acriboréa, le Sang du Dragon, les contes du Korrigan, etc) dans Masqué, là aussi une histoire de super-héros à la française, mais dans un contexte contemporain et dans un format Franco-belge classique. Une autre histoire avec Gess doit sortir également.

mardi 12 mars 2013


Parce que les enfants ont pris de plus en plus de place dans ma vie, parce que celle-ci s'est rétrécie l'année dernière avec la perte conjuguée de plusieurs personnes proches, ce blog parlera dorénavant de tout. Il abordera les lectures mais aussi la photographie, la musique, le patinage artistique et construira un igloo en Afrique, s'il trouve le temps.
J'imagine qu'il est nécessaire à chacun de se fabriquer un temps pour jouer. Il me semble, plus ça va que ce temps doit se dilater et emprunter tous les chemins de l'existence. Jouer devient une nécessité, une respiration. Mais ne respire-t-on pas à chaque instant ? Y'en a un peu ras-le-bol de devoir systématiquement trimer sans rien obtenir en retour.
Jouer est un obligation, et à la maison je viens de le passer par décret : "quiconque sera surpris à oublier que le jeu permet à chacun de s'exprimer correctement dans un univers où le moindre caillou devient un possible achat sera pendu par les pieds, au milieu du jardin".

mardi 2 février 2010

Le samouraï Bambou - Taiyou Matsumoto / Issei Eifuku

Ceux qui lisent un peu ce blog connaissent mon attachement quasi primal à la chose nippone et en particulier à la Geste samouraï du pays du soleil levant. Malgré tout je n'avais jusqu'à présent jamais évoqué ici les oeuvres de Taiyou Matsumoto dont je demeure pourtant vraiment client depuis ma lecture il y a quelques années d'Amer Béton. L'addition simple du talent de Matsumoto avec l'esprit de ce Japon médiéval ne pouvait que me faire vibrer et surtout me laisser espérer une grande oeuvre. De vous à moi et sans nécessairement retarder l'échéance, c'est parfaitement le cas. Matsumoto est un grand mangaka, dans le sens où dés qu'un sujet s'offre à sa plume, il le contraint à ses propres visées et visions de l'écriture.
D'un abord toujours aussi aride et difficile, les oeuvres de Matsumoto ne s'offrent pas en première lecture, elles demandent un poil de concentration mais aussi d'accepter les ruptures de tons dans la forme et dans la psychologie des personnages. Le dessin est vif, immédiat, et on le ressent brutalement dans ses imperfections. Rien n'est chiadé chez Matsumoto, le "Samouraï Bambou" ne fait pas mentir cette règle. Pas de crayonné, une plume qui tire à l'impulsion mais un résultat toujours vif, énigmatique dans son rendu.
Le pitch du "Samouraï Bambou" pourrait être celui de dizaine de manga prenant pour thème le Japon médiéval : un Samouraï, bretteur d'exception, entre en ville (ici Edo) pour tenter d'échapper à son passé et se racheter une conduite. Seulement voilà, Matsumoto n'est pas n'importe quel mangaka, son bretteur est rêveur (on pense ici à Number five et le personnage de Matriochka qui réussissait à plier le monde à ses rêves au point de ne pouvoir faire la distinction entre le réel et son double onirique, Blanc agissait de même dans "amer béton" également, bref, c'est une récurrence dans son oeuvre), s'entoure d'enfants, fuit le combat en ne l'envisageant qu'en dernier recours (là où tous les mangas s'emparent de ces situations pour les filer sur plusieurs dizaines de pages, Matsumoto les saisit en deux ou trois cases d'action pure) et maintenant que le tome 2 s'achève, semble influencé et traqué par une noirceur omnisciente qui ménace à tout instant de le faire chavirer. Bref, le personnage est dense et complexe, s'épaissit tandis que le monde qui l'entoure devient plus concret. C'est la force du mangaka, nous ammener à la compréhension de l'univers mis en place mais jamais en nous ménageant une voie franche, la voie du samourai est d'ailleurs un assemblage complexe de codes et d'interdictions, Matsumoto la fait sienne.
Le lecteur attentif aura remarqué l'adjonction d'un autre auteur à celui de Matsumoto sur ce manga. C'est une première dont j'ignore tout de la fécondité effective tant ce que je lis en parcourant les pages du "Samouraï Bambou" ressemble à ce je connais de Matsumoto seul, Issei Eiffuku semble pourtant être à l'origine du projet, peut-être est-ce lui qui donne l'impulsion à chacune des historiettes qui coposent les tomes (déjà 7 au Japon et une récompense au Japan Media Arts festival en 2007). Bref, encore un mot pour citer l'influence indéniable de Usagi Yojimbo, Senô semblant littéralement prolonger les errances complexes du lapin rônon élaboré par Sakaï. Une grande lecture en devenir en tout cas.


samedi 30 janvier 2010

Michaël Chabon - Le club des policiers yiddish

Les Juifs ne vivent plus en Israel, ils se sont faits jetés et ont obtenu dans la foulée une concession pour cinquante ans dans un endroit loin de toutes plages et cocotiers, le district de Sitka, en Alaska. Voilà le postulat de Chabon, postulat qui n'indique absolument pas toute la folie de cet écrivain polymorphe, coincé entre Chandler et Philip Roth, qui moque autant qu'il se moque de ses contemporains de Juifs.
Et donc les Juifs sont à Sitka, et Landsman se remet très moyennement de sa séparation, de la fin de la concession en Alaska accordée par les Américains (pour dans un mois seulement) et tout ça le déprime gentillement. Il piccole trop, dort mal et comme tout Juif qui se respecte, il ressasse les fautes commises non seulement par lui mais par tout un peuple. Voilà pour la déprime.
Le cadavre (dans tout roman policier il y a un cadavre) est celui de Mendel Shpilman dont on va apprendre quel rôle incroyable il pouvait jouer dans la communauté de Sitka, quels rêves il éveillait, quelles aspirations il déclenchait. Mais le mec es tmort, une balle dans la nuque, et la piste que remonte Landsman va le conduire à un complot de genre international, un truc fou, dément, qui pourrait bie navoir à faire avec un certain attentat du 11 septembre. Je vous laisse découvrir la suite.
Il me faut rendre hommage à l'écriture de Chabon. Elle est d'emblée ardue, utilisant à foison un argot yiddish (traduit en fin d'ouvrage) irrésistible, sholem, noz, patser, shammés etc etc... Et de l'emploi de ces mots va jaillir tout un imaginaire en forme de bulle, comme si Sitka existait vraiment, que la folie de ces gens était réelle, parce que plantée là, dans la langue même qu'utilise Chabon. C'est un joli tour de force, même si certaines phrases se dégusteraient davantage avec un peu plus de retenue, Chabon se permet quand même le luxe de ciseller ses 450 pages de roman, la toute grande classe.

lundi 7 décembre 2009

David Prudhomme -Rébétiko (la mauvaise herbe)

Rébétiko est une splendeur. Un rêve de bande-dessinée sensible qui fait le point sur un endroit de l'histoire assez connue, la diaspora Turque dans la Grêce du Général Métaxas. Le rébéte est ce Turque chrétien orthodoxe éxilé en Grêce et qui survit dans les milieux urbains interlopes. Pas vraiment brigand mais plutôt trafiquant, vivant de petits coups, et surtout, dans le cas qui nous intéresse et donc dans le livre de Prudhomme, le rébéte est un fantastique musicien. Il chante le blues des Balkans, une musique du quotidien qu'il accompagne de son bouzouki et dont les couplets reflétent les amours et les emmerdes de ces petits magouilleurs, amateurs de raki et de kiff.
Rébétiko raconte ainsi cinq hommes, cinq musiciens doués dont le talent se gorge d'orgies infinies et mémorables. La finesse de Prudhomme consiste à livrer brute la rudesse de ses personnages : ils sont sanguins et bagareurs, coureurs et noceurs, bringueurs et évidemment mauvais-coucheurs, mais Diable ! Ils sont vivants ! Et leur musique ? On jurerait l'entendre à mesure que l'on tourne les pages. Ce livre-là est une splendeur.
Prudhomme a réellement soigné son desin, ses couleurs et son découpage. Il n'hésite pas à faire durer la danse de l'ivrogne solidaire, montre les relations amour-amitié qui relient tous ces hommes. La musique est là, dans l'image. Et les émotions se submerger le lecteur lorsque l'image s'anime brutalement au détour d'un plongeon d'une barque ou au macabre scintillement de la lame d'un couteau. Le kiffe, l'alcool, la musique, les hommes... Quel beau livre.


Image extraite de blog de l'auteur (en lien en cliquant sur le titre) consacré à la création de ce livre.

samedi 5 décembre 2009

Chris Potter Underground - Ultrahang


J'ai découvert tardivement Chris Potter, connerie de ma part, je ne voyais en lui qu'un bellâtre posant avec son saxophone. Ce que préjuger ne nous fait pas voir quand même... Bref, je l'ai oublié un temps, puis redécouvert à l'occasion d'un disque avec David Binney - South - et dans lequel la densité technique du jeu de Potter m'est soudainement apparue comme flanboyante. Une critique dans Jazz Mag par Frédéric Goati m'a convaincu récemment de re-tendre l'oreille et l'esprit vers la musique de ce musicien.
"Ultrahang" est un album sans maison de disque. Il est auto-produit et distribué exclusiment par le site artistshare. En fait, c'est ce qui m'a fait m'intéresser à cet album. Chris Potter, même bellâtre et poseur, sans maison de disque ? Ne propose-t-il donc rien de digne d'attention ? N'est-il plus qu'un sideman parmi les sidemen ? J'avais déjà, même avant d'avoir écouté le disque, une idée plus que précise sur la question : non. Chris Potter a une musique à montrer, certainement plus que la moitié des tacherons qui continuent d'encombrer les étals des sorties Jazz. Je me le suis donc procuré, le disque. Et j'ai écouté, assis, cette déferlente brute de musique qui me percutait les tympans. Chris Potter a encore des choses à dire, d'ailleurs il les hurle au son d'un funk qui groove incroyablement, pour paraphraser Ferré "ça tape, ça crie, ça gueule", et bon dieu que c'est bon !
Ecoutez "Ultrahang" ! Laissez-vous emporter par le funk brute de "Rumples" ! Ce disque est une pépite qui groove sur ses huit pistes avec des musiciens tous au meilleur : Craig Taborn au fender Rhodes, Adam Rodgers à la guitare et Nate Smith à a batterie. Quatre garçons pour un grand disque.
Je mets en lien le site de Potter et en particulier une page à partir de laquelle vous pouvez - devez- écouter Rumples. http://www.chrispottermusic.com/radio.aspx

mardi 17 novembre 2009

Stéphane Beauverger - Le Déchronologue

Je viens de finir la lecture d'un excellent roman et je me réjouis de découvrir qu'à La Volte, après la tempête Alain Damasio il se rencontre un autre auteur majuscule : Stéphane Beauverger. Bravo La Volte ! "Le Déchronologe" est un raffiot de la flibuste porté par de solides marins sur les flots caraïbes au milieu du 17ème siècle. Dirigé par Henri Villon, capitaine alcoolique et mélancolique (les deux allant souvent de paire) est confronté à des tempêtes venues d'autres temps, des paradoxes temporels qui transforment ce qu'on aurait pu interprêter comme de la paisible flibusterie en éternelle chasse au long-cours.
Il est utile de signifier dés à présent que le roman est déconstruit, les 25 chapitres s'organisant en sauts temporels du futur au présent, puis au passé et encore au futur, etc ; ils prennent l'histoire d'Henri Villon dans sa largeur, commettant d'emblée l'angoisse de sa proche fin pour nous relater bien plus tard l'origine de ce trépas. Beauverger slalom continuellement et ne livre qu'au coup par coup les ersatz de vérité qu'on croît pouvoir déceler. Car ce monde est pourri, il suinte des merveille d'autres temps, les lecteurs de CD rejoignent librement l'usage de la poudre et la simple motricité des voiles tendues par le vent, les lances-roquettes dévastent les cités espagnoles alors même que l'on continue à se battre au sabre dans d'autres échauffourrées. Beauverger a crée une soupe avec comme source des failles temporels que certains utilisent pour réinventer le présent et le futur en des nexus inintérrompus. Vertige.
Mais alors même que dans ces situations réside la plus riche idée du roman, Stéphane Beauverger sait parfaitement y adjoindre une somme de caractères plus fascinants les uns que les autres, à commencer par le capitaine Henri Villon lui-même. Villon ets un bois-sans-soif invétéré, mais il est aussi un visionnaire de ces temps chargés en paradoxes, il traque les merveilles technologiques d'abord à bord du Chronos, puis résuscite en commandant le Toujours debout qu'il rebaptise en Déchronologue quand vient les temps d'affronter ces merveilles. "Le Déchronologue" est un roman ample, rempli de la souffrance de ces hommes de mer qui ont tant fasciné et tant mystisfié les océans. On y goûte l'apreté sans reserve des situations, ce cachot incroyable de Carthagène livré sans masque par un Beauverger à son meilleur quand il décortique la misère et le cataclysme. Grand roman et formidable écrivain.

samedi 10 octobre 2009

A propos !


Ah oui, dernière minute ! En farfouillant sur le web je suis tombé sur le blog de Davide Toffolo, auteur trop rare qui avait commis le Roi Blanc il y a quelques temps. C'était vraiment bien et les images qui distillent sur son blog le sont tout autant.

Frederik Peeters - Pachyderme


Lupus est sans doute la série qui a le plus transformé mon intérêt pour la bande dessinée en un amour dévorant, Peeters y montrait tout ce que j'aimais voir et lire, dans une SF aux contours flous mais élaborés et avec des personnages dont on se souvient longuement. Le premier tome notamment, quelle claque ! Cette pêche au gros incroyable, la recherche de drogue, tout était bon et attrapait aux tripes. En fait depuis Lupus je vénère Peeters. Pourtant RG ne m'a pas intéressé, je ne lai pas lu, à peine feuilleté, je n'éprouve aucun appétit pour ce type d'histoire mariant flic introduit et réalisme du traitement. Bien souvent je m'en sors mieux avec du rêve et des étoiles. Koma était très bien, il me reste à lire le dernier tome, surtout parce que j'ai lu autre chose et que finalement Koma ne m'atteind pas plus que ça.
Alors "Pachyderme" et sa somptueuse couverture. Un pitch implaccable : une femme sort de son véhicule immobilisé dans un bouchon suite à une collision avec un éléphant. Faîtes donc une histoire avec ça ! Elle cherche à rejoindre l'hôpital dans les services duquel son mari a été accepté à la suite d'un accident. Le mari semble être un agent du contre-espionnage (ceux qui lisent bien devraient alors sentir que mon intérêt s'émousse sensiblement) et l'hôpital un nid d'espion. Pourtant tout cela est trop simple, Peeters a vu les films de Lynch, il sait qu'on peut tordre une histoire, en tout cas son déroulement, et révéler par là des conditions à cette dernière. Et si ? Et si l'histoire que je viens de vous résumer n'était pas tout à fait le reflet de ce que l'action montre réellement ? Et si cette femme était simplement dérangée ? Son mari valide ? Le médecin un simple soulard sur le retour ? Peeters mélange les ingrédients, dose et rajoute du sel, du poivre, du piment. Il y a un espion qui sort d'une bouche d'évacuation, son long-nez rappelle un peu Moebius et Edena. Il y a une galerie de personnages foutraques, très bien croqués, des dialogues qui touchent et vraiment, par dessu tout cela, une certaine évanescence de l'histoire à proprement parlé.
Le résultat est un album hors-norme, maîtrisé parfaitement mais dans lequel on sent la liberté de l'artiste à l'improvistion, à se laisser guider par l'instinct, à accepter de perdre quelques postulats pour gagner d'autres sphères de compréhension. Grand album par celui que je considère comme l'un des plus grands auteurs francophones du moment. Ne vous privez pas de lire ce Peeters, il est aussi chargé qu'un pachyderme en suspension.

mercredi 7 octobre 2009

Julien Lourau - Quartet Saïgon / Raphaël Imbert - N_Y Project



En ce moment j'achète beaucoup (trop !) de disques de jazz. J'ai eu ma période frénétique doublèe de collectionnite en tentant d'échaffauder un palmarès personnel des meilleurs sorties Blue Note des années 70. Je rigole encore de la vacuité de la chose. Réunir Hancock et Wayne Shorter et finalement voir derrière Tony Williams et Grachan Moncur III et évidemment Andrew Hill mais aussi Bobby Hutcherson, les Messengers et Donald Byrd. Ahah, la vaine opération que voilà... Alors bien entendu je me suis gavé comme il se doit, j'ai noué des fils entre ces galaxies rapprochées et tissé je le crois un canevas assez unique de sons, ceux que j'appréhende maintenant comme entendus et connus. Pourtant quand cette semaine mes pas m'ont dirigé vers le rayon jazz, mes mains ont presque sans hésitation saisi les derniers disques de Raphaël Imbert et de Julien Lourau. J'ai attrappé ces références connues pour le deuxième, et un brin de nouveauté pour le second. Lourau m'accompagne depuis un moment déjà, depuis le groove gang de mes années lycée, et puis surtout avec "The Rise", manifeste splendide à l'écriture simple mais aussi incantatoire. Voilà un saxophoniste de l'énergie et dont je ne saurais dire qui de Coltrane ou de Rollins l'a le plus influencé. Mais cela a-t-il vraiment de l'importance ?
Je n'écrirai pas d'article de fond sur Julien Lourau, d'abord parce que je ressens plus sa musqiue viscéralement qu'intellectuellement, il est un artiste qui me colle physiquement et ensuite parce que j'avoue une bien bonne flemme d'accomplir une quelconque recherche à son sujet. Je peux quand même dire qu'il est relativement jeune (né dans les 70's quoi), qu'il a enregistré beaucoup de disques qui comptent par chez nous, que jouer avec Bojan Z ou Henri texier n'est pas à prendre à la rigolade mais passons.
Ce nouveau disque enregistré en quartet avec notamment Laurent Coq au piano est très bon, il y alterne le jeu à l'alto et au ténor et quand à moi, j'ai pour le moment une nette préférence pour les sonorités qu'il dégage à l'alto, il s'envole magnifiquement, toujours épris de riffs répétitifs confinants au sublime dans la déchirure (voir le très bon, l'exhaltant "Walking on water"). Que dire d'autre ? Thomas Bramerie livre à la contrebasse une partition réjouissante, pleine physiquement et Otis Brown III (dont le nom semble sur bien des disques en ce moment) n'est pas en reste derrière ses fûts. Voilà pour le Lourau.
Raphaël Imbert engage quant à lui un corps à corps avec la musique davantage fusionnel. En trio américain, il délivre 13 titres d'une grande qualité, alternant le jeu lent, aérien avec les envolées plus physiques et tendues. Le résultat est vraiment bon, Imbert dégageant une énergie véritablement démentielle sur ses compositions. La mélodie de "Cloisters sanctuary" est un délice, elle glisse naturellement comme une légère comptine, le morceau s'emballe alors et tout devient clair, trois musiciens de jazz livrent un groove total, un jazz comme je l'adore, puissant et lyrique.
Imbert est un éxilé new-yorkais depuis que la fondation médicis lui a donné une bourse hors-les-murs. Elle a bien fait la fondation, l'artiste a parfaitement repecté le deal, une très belle musique se dégage de ce "N_Y Project"
Alors voilà que je me tournais vers les anciens et que c'est la jeune génaration qui me rappelle à l'ordre ! Et je n'ai pas parlé il y a six mois du disque de Stéphane Kérecki. J'aurais du.


dimanche 4 octobre 2009

Del the Funky Homosapien - Automatik Statik

Il y avait eu "Both sides of the brain" en 2000 et puis plus rien ou presque pendant les huit années suivantes, mais depuis 2008, Del bombarde ses auditeurs de sorties, toutes plus affriolantes les unes que les autres. Je ne vais pas faire l'historique du garçon, j'ose espèrer que tout le monde ici a son Petit Del illustré posé en bonne place sur la table de chevet, rappelons juste pour la forme que la garçon a commencé comme grouillot pour son cousin Ice Cube avant de virer à 180° et fonder le collectif Hieroglyphics avec entre autres les gars de Soul of Mischief, j'ai nommé Opio et Casual. Enfin, gageons que le public averti et surtout la presse internationale l'aura reconnu essentiellement pour sa participation au génial Deltron 3030, galette galactique qui ne repose vocalement que sur ses talents de emcee, album monstre et qui restera comme un sommet trans-genre.
Bref, depuis 2008, les sorties s'enchaînent pour Del qui s'approprie un peu plus chaque jour de ce funk qui stigmatise son patronyme, "Funk man" cette année et maintenant "Automatik Statik" sont réellement deux sorties dégoulinantes de funk poisseux et jouissif. Disponible uniquement en téléchargement, et c'est la raison de ce petit article, "Automatik Statik" est proposé à 3$ minimum, une misère pour la qualité de la musique de Del.
Pour ceux que ça intéressent, ça se passe ici :http://http//delthefunkyhomosapien.bandcamp.com/album/automatik-statik

Et plus de sons et d'infos sur son myspace ici : http://http//www.myspace.com/delthefunkyhomosapien
Une idée de son "Funk Man" en vidéo histoire de se dégourdire les esgourdes :